{"id":125222,"date":"2026-09-05T10:37:09","date_gmt":"2026-09-05T10:37:09","guid":{"rendered":"https:\/\/essada.info\/fr\/?p=125222"},"modified":"2026-09-05T17:50:22","modified_gmt":"2026-09-05T17:50:22","slug":"nouakchott-face-aux-eaux-la-menace-silencieuse-qui-pese-sur-les-villes-du-littoral-ouest-africain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/essada.info\/fr\/index.php\/2026\/09\/05\/nouakchott-face-aux-eaux-la-menace-silencieuse-qui-pese-sur-les-villes-du-littoral-ouest-africain\/","title":{"rendered":"Nouakchott face aux eaux : la menace silencieuse qui p\u00e8se sur les villes du littoral ouest-africain"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Entre \u00e9l\u00e9vation du niveau marin, \u00e9rosion c\u00f4ti\u00e8re, remont\u00e9e des nappes et urbanisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, les villes du littoral ouest-africain sont confront\u00e9es \u00e0 une accumulation de vuln\u00e9rabilit\u00e9s. Nouakchott, ville saharienne construite en grande partie dans une vaste d\u00e9pression littorale, appara\u00eet aujourd\u2019hui comme l\u2019un des laboratoires les plus r\u00e9v\u00e9lateurs des risques urbains et climatiques du XXIe si\u00e8cle.<\/em><\/strong><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-26798\" src=\"https:\/\/initiativesnews.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/thumbnail-697x1024.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 697px) 100vw, 697px\" srcset=\"https:\/\/initiativesnews.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/thumbnail-697x1024.jpg 697w, https:\/\/initiativesnews.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/thumbnail-204x300.jpg 204w, https:\/\/initiativesnews.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/thumbnail-768x1128.jpg 768w, https:\/\/initiativesnews.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/thumbnail-1045x1536.jpg 1045w, https:\/\/initiativesnews.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/thumbnail.jpg 1080w\" alt=\"\" width=\"697\" height=\"1024\" \/><\/strong><\/figure>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Par Dr Cheikh Ahmed Tidiane Faye, G\u00e9omorphologue,\u00a0 Enseignant chercheur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Cheikh Anta Diop de Dakar<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le changement climatique est souvent racont\u00e9 \u00e0 travers des images spectaculaires : une vague qui engloutit une route, une maison emport\u00e9e par l\u2019\u00e9rosion, un quartier noy\u00e9 apr\u00e8s une pluie exceptionnelle. Pourtant, les transformations les plus profondes sont parfois silencieuses et progressives. La mer monte de quelques millim\u00e8tres chaque ann\u00e9e, le trait de c\u00f4te recule imperceptiblement, la nappe phr\u00e9atique se rapproche de la surface, les sols perdent leur capacit\u00e9 naturelle d\u2019absorption et les villes continuent de s\u2019\u00e9tendre vers des espaces dont la g\u00e9ographie m\u00eame annonce la vuln\u00e9rabilit\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette accumulation lente de facteurs qui fait aujourd\u2019hui du littoral ouest-africain l\u2019une des principales lignes de front du changement global.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>De Saint-Louis \u00e0 Lagos, en passant par Dakar, Banjul, Conakry, Abidjan, Lom\u00e9 et Cotonou, les grandes villes c\u00f4ti\u00e8res concentrent une part croissante des populations, des infrastructures et des activit\u00e9s \u00e9conomiques. Cette littoralisation de l\u2019\u00e9conomie et du peuplement est devenue l\u2019un des traits majeurs de la transformation territoriale africaine. Mais elle produit un paradoxe : les espaces qui concentrent le plus de richesses et d\u2019opportunit\u00e9s sont \u00e9galement ceux qui deviennent les plus expos\u00e9s aux risques environnementaux. Selon le Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019\u00e9volution du climat (GIEC), le nombre de personnes africaines expos\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau marin pourrait atteindre entre 108 et 116 millions d\u00e8s 2030, contre environ 54 millions au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, avant de progresser vers 190 \u00e0 245 millions \u00e0 l\u2019horizon 2060. Ces chiffres montrent que la question ne rel\u00e8ve plus d\u2019un futur lointain : la vuln\u00e9rabilit\u00e9 c\u00f4ti\u00e8re est d\u00e9sormais une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9mographique, urbaine et \u00e9conomique contemporaine.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 a d\u00e9j\u00e0 un co\u00fbt consid\u00e9rable. Une \u00e9tude de la Banque mondiale consacr\u00e9e aux c\u00f4tes du B\u00e9nin, de la C\u00f4te d\u2019Ivoire, du S\u00e9n\u00e9gal et du Togo estimait qu\u2019en 2017, l\u2019\u00e9rosion c\u00f4ti\u00e8re, les inondations et la pollution avaient engendr\u00e9 des pertes \u00e9conomiques d\u2019environ 3,8 milliards de dollars, soit pr\u00e8s de 5,3 % du produit int\u00e9rieur brut cumul\u00e9 de ces quatre pays. Plus de la moiti\u00e9 du lin\u00e9aire c\u00f4tier \u00e9tudi\u00e9 pr\u00e9sentait des signes d\u2019\u00e9rosion, avec un recul moyen estim\u00e9 \u00e0 pr\u00e8s de 1,8 m\u00e8tre par an. Ces donn\u00e9es illustrent la profondeur de la crise en cours : le littoral ouest-africain ne peut plus \u00eatre envisag\u00e9 uniquement comme une fa\u00e7ade maritime attractive ou comme un espace de d\u00e9veloppement \u00e9conomique. Il doit d\u00e9sormais \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un territoire strat\u00e9gique o\u00f9 se croisent les enjeux de s\u00e9curit\u00e9, d\u2019am\u00e9nagement, d\u2019adaptation climatique et de souverainet\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u2019est dans ce contexte r\u00e9gional que Nouakchott pr\u00e9sente une situation particuli\u00e8rement singuli\u00e8re. La capitale mauritanienne ne peut \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 une simple ville install\u00e9e au bord de l\u2019Atlantique. Son d\u00e9veloppement s\u2019est effectu\u00e9 en grande partie dans les espaces bas de l\u2019Aftout es-Sah\u00e9li, une vaste d\u00e9pression littorale situ\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019un cordon dunaire qui s\u00e9pare historiquement l\u2019oc\u00e9an des terres int\u00e9rieures. Cette configuration g\u00e9omorphologique est au c\u0153ur de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la ville. Des travaux scientifiques consacr\u00e9s au fonctionnement hydrog\u00e9ologique de Nouakchott montrent qu\u2019environ 60 % de son espace urbain se situe \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre au-dessus du niveau marin. Cette donn\u00e9e, \u00e0 elle seule, devrait imposer une r\u00e9flexion approfondie sur l\u2019avenir de l\u2019urbanisation dans la capitale mauritanienne.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Car dans une ville o\u00f9 une part aussi importante du territoire se situe \u00e0 une altitude extr\u00eamement faible, l\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau marin ne constitue pas une abstraction statistique. Les projections du GIEC indiquent que la hausse du niveau moyen des mers se poursuivra tout au long du XXIe si\u00e8cle, avec des variations selon les sc\u00e9narios d\u2019\u00e9missions et les contextes r\u00e9gionaux. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, l\u2019\u00e9l\u00e9vation pourrait atteindre plusieurs dizaines de centim\u00e8tres d\u2019ici la fin du si\u00e8cle, voire s\u2019approcher ou d\u00e9passer le m\u00e8tre dans les sc\u00e9narios les plus pessimistes. Pour Nouakchott, la question ne r\u00e9side cependant pas uniquement dans la hauteur moyenne de l\u2019eau. Le danger vient surtout de l\u2019interaction entre cette \u00e9l\u00e9vation progressive et les \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames. Une hausse apparemment limit\u00e9e du niveau moyen de la mer peut consid\u00e9rablement augmenter la fr\u00e9quence des submersions lors des fortes houles, des mar\u00e9es exceptionnelles et des surcotes. Autrement dit, la mont\u00e9e lente de la mer pr\u00e9pare progressivement les conditions qui rendent les \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames beaucoup plus dangereux.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La premi\u00e8re ligne de d\u00e9fense de Nouakchott est naturelle : il s\u2019agit du cordon dunaire littoral qui s\u00e9pare l\u2019oc\u00e9an des espaces urbains situ\u00e9s dans les d\u00e9pressions arri\u00e8re-littorales. Cette formation sableuse joue un r\u00f4le comparable \u00e0 celui d\u2019une infrastructure naturelle de protection. Elle absorbe une partie de l\u2019\u00e9nergie marine et limite la p\u00e9n\u00e9tration directe des eaux oc\u00e9aniques vers l\u2019int\u00e9rieur. Mais contrairement \u00e0 un ouvrage de g\u00e9nie civil, une dune est un syst\u00e8me vivant et mobile, soumis \u00e0 la circulation des s\u00e9diments, \u00e0 l\u2019action des vents, des vagues et des courants. Sa stabilit\u00e9 d\u00e9pend donc d\u2019un \u00e9quilibre environnemental particuli\u00e8rement fragile. L\u2019\u00e9rosion, l\u2019extraction de sable, la pression urbaine ou encore la construction d\u2019infrastructures susceptibles de perturber le transit s\u00e9dimentaire peuvent progressivement r\u00e9duire son efficacit\u00e9 protectrice.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le sc\u00e9nario le plus pr\u00e9occupant pour Nouakchott ne serait donc pas n\u00e9cessairement celui d\u2019une avanc\u00e9e uniforme et progressive de la mer. Il pourrait prendre la forme d\u2019une rupture localis\u00e9e ou d\u2019un franchissement temporaire du cordon littoral lors d\u2019un \u00e9v\u00e9nement marin extr\u00eame. Une br\u00e8che, m\u00eame limit\u00e9e spatialement, pourrait permettre \u00e0 l\u2019eau de p\u00e9n\u00e9trer dans une ville caract\u00e9ris\u00e9e par une topographie tr\u00e8s faible et par l\u2019existence de vastes d\u00e9pressions o\u00f9 les eaux pourraient s\u2019accumuler durablement. La g\u00e9ographie transforme ainsi un \u00e9v\u00e9nement ponctuel en risque potentiel de grande ampleur. Lorsque l\u2019eau p\u00e9n\u00e8tre dans un espace situ\u00e9 \u00e0 faible altitude, son \u00e9vacuation devient difficile, notamment lorsque les pentes naturelles sont insuffisantes et que les r\u00e9seaux artificiels de drainage ne disposent pas des capacit\u00e9s n\u00e9cessaires.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mais r\u00e9duire le risque de Nouakchott \u00e0 la seule menace oc\u00e9anique serait une erreur. La capitale mauritanienne est confront\u00e9e \u00e0 une situation hydrologique beaucoup plus complexe, qui constitue probablement l\u2019un des aspects les plus originaux de sa vuln\u00e9rabilit\u00e9. L\u2019eau ne menace pas seulement de venir de la mer ; elle peut \u00e9galement tomber du ciel et remonter du sous-sol. Les recherches conduites sur la nappe phr\u00e9atique de Nouakchott ont notamment mis en \u00e9vidence une \u00e9l\u00e9vation significative de son niveau au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Selon l\u2019\u00e9tude publi\u00e9e par Salem, Leduc et leurs collaborateurs dans\u00a0<em>Comptes Rendus Geoscience<\/em>, le niveau de la nappe aurait augment\u00e9 de l\u2019ordre de un \u00e0 deux m\u00e8tres sur une p\u00e9riode d\u2019environ quarante ans dans plusieurs secteurs de l\u2019agglom\u00e9ration.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur des transformations induites par l\u2019urbanisation. Dans une ville d\u00e9sertique o\u00f9 l\u2019eau a longtemps constitu\u00e9 une ressource rare, l\u2019augmentation massive de l\u2019approvisionnement en eau potable et l\u2019insuffisance historique des syst\u00e8mes d\u2019assainissement ont paradoxalement contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er une nouvelle vuln\u00e9rabilit\u00e9. Une part importante de l\u2019eau distribu\u00e9e aux m\u00e9nages finit en effet par rejoindre le sous-sol \u00e0 travers les fuites des r\u00e9seaux, les syst\u00e8mes d\u2019assainissement autonomes, les infiltrations et l\u2019absence d\u2019\u00e9vacuation efficace des eaux us\u00e9es. Avec une consommation urbaine qui a fortement progress\u00e9 parall\u00e8lement \u00e0 l\u2019explosion d\u00e9mographique de la capitale, le fonctionnement hydrologique naturel de l\u2019espace urbain a \u00e9t\u00e9 progressivement modifi\u00e9. Les chercheurs \u00e9voquent ainsi une alimentation anthropique de la nappe, largement li\u00e9e au m\u00e9tabolisme m\u00eame de la ville.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Cette situation produit un paradoxe saisissant : Nouakchott, situ\u00e9e aux portes du Sahara, doit aujourd\u2019hui g\u00e9rer les cons\u00e9quences d\u2019un exc\u00e8s d\u2019eau souterraine. Dans certains secteurs, la proximit\u00e9 de la nappe avec la surface fragilise les fondations, d\u00e9grade les b\u00e2timents et favorise l\u2019apparition de zones humides permanentes ou temporaires au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019espace urbain. Cette remont\u00e9e limite \u00e9galement la capacit\u00e9 des sols \u00e0 absorber les eaux de pluie, augmentant ainsi les risques de stagnation et d\u2019inondation lors d\u2019\u00e9pisodes pluviom\u00e9triques intenses. La vuln\u00e9rabilit\u00e9 de Nouakchott ne peut donc pas \u00eatre comprise \u00e0 travers un seul m\u00e9canisme. Elle r\u00e9sulte d\u2019une v\u00e9ritable convergence hydrologique.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019eau peut ainsi arriver simultan\u00e9ment de trois directions. Elle vient de l\u2019Ouest, port\u00e9e par l\u2019oc\u00e9an Atlantique et les risques de submersion marine ; elle tombe du ciel lors d\u2019\u00e9pisodes pluviom\u00e9triques susceptibles de saturer rapidement les espaces urbains ; elle remonte enfin du sous-sol \u00e0 travers une nappe phr\u00e9atique dont le niveau a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9 par les transformations anthropiques. Cette triple dynamique transforme Nouakchott en un syst\u00e8me urbain particuli\u00e8rement complexe. Plus la nappe est proche de la surface, moins les eaux pluviales peuvent s\u2019infiltrer. Plus les sols sont imperm\u00e9abilis\u00e9s par l\u2019urbanisation, plus le ruissellement augmente. Plus les d\u00e9pressions sont occup\u00e9es, plus l\u2019eau rencontre des obstacles \u00e0 son \u00e9coulement. Et si, dans le m\u00eame temps, les niveaux marins extr\u00eames deviennent plus fr\u00e9quents, l\u2019ensemble du syst\u00e8me urbain peut atteindre un seuil critique.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u2019est ici qu\u2019intervient pleinement la question climatique. Le changement climatique ne doit pas \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019unique responsable des risques auxquels Nouakchott est confront\u00e9e. Il agit plut\u00f4t comme un puissant multiplicateur de vuln\u00e9rabilit\u00e9s d\u00e9j\u00e0 existantes. Le GIEC insiste sur cette interaction entre al\u00e9as climatiques et exposition humaine : la catastrophe n\u2019est jamais produite uniquement par le ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, elle r\u00e9sulte de la rencontre entre un al\u00e9a, des populations expos\u00e9es et des vuln\u00e9rabilit\u00e9s territoriales. La mont\u00e9e du niveau marin amplifie ainsi un risque qui existe d\u00e9j\u00e0 en raison de la faible altitude de la ville ; les \u00e9v\u00e9nements pluvieux extr\u00eames aggravent les difficult\u00e9s d\u2019une urbanisation insuffisamment drain\u00e9e ; la pression d\u00e9mographique accro\u00eet le nombre de personnes et d\u2019infrastructures expos\u00e9es.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Cette dynamique est particuli\u00e8rement pr\u00e9occupante \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019ensemble du continent. Le GIEC estime que les dommages \u00e9conomiques li\u00e9s aux risques c\u00f4tiers pourraient atteindre des niveaux consid\u00e9rables dans les grandes villes africaines si des politiques ambitieuses d\u2019adaptation ne sont pas mises en \u0153uvre. Les co\u00fbts ne concernent pas uniquement les habitations directement touch\u00e9es par les inondations. Ils incluent \u00e9galement la d\u00e9gradation des routes, des r\u00e9seaux \u00e9lectriques, des infrastructures sanitaires, des syst\u00e8mes d\u2019approvisionnement en eau, des activit\u00e9s portuaires et des \u00e9quipements administratifs. Dans des capitales fortement centralis\u00e9es comme Nouakchott, o\u00f9 se concentrent les principales institutions politiques et \u00e9conomiques du pays, une catastrophe urbaine majeure pourrait rapidement d\u00e9passer l\u2019\u00e9chelle municipale pour devenir une question de s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le cas de Nouakchott renvoie ainsi \u00e0 une probl\u00e9matique plus large : celle du mod\u00e8le de d\u00e9veloppement des villes littorales africaines. Pendant plusieurs d\u00e9cennies, l\u2019urbanisation a souvent progress\u00e9 plus rapidement que les capacit\u00e9s de planification et d\u2019\u00e9quipement. Les villes se sont \u00e9tendues vers les espaces disponibles, parfois sans tenir suffisamment compte des d\u00e9pressions naturelles, des anciens axes d\u2019\u00e9coulement des eaux ou de la dynamique du trait de c\u00f4te. Les zones basses ont accueilli des populations et des infrastructures, tandis que les espaces naturels capables de jouer un r\u00f4le de stockage temporaire ou de protection ont \u00e9t\u00e9 progressivement r\u00e9duits. Le risque actuel est donc en partie l\u2019h\u00e9ritage d\u2019une urbanisation qui a parfois construit contre les contraintes du territoire plut\u00f4t qu\u2019avec elles.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019une des le\u00e7ons majeures de la crise littorale ouest-africaine est pr\u00e9cis\u00e9ment que les solutions ne peuvent plus \u00eatre exclusivement techniques. Construire des digues peut \u00eatre n\u00e9cessaire dans certains secteurs strat\u00e9giques, mais une digue ne r\u00e9sout pas la remont\u00e9e de la nappe phr\u00e9atique, ne r\u00e8gle pas les probl\u00e8mes d\u2019assainissement et peut, lorsqu\u2019elle est con\u00e7ue isol\u00e9ment, d\u00e9placer le risque vers d\u2019autres territoires. La r\u00e9ponse doit \u00eatre syst\u00e9mique. Elle doit associer les infrastructures de protection aux solutions fond\u00e9es sur la nature, restaurer les cordons dunaires, prot\u00e9ger les espaces naturels capables de retenir les eaux, am\u00e9liorer les syst\u00e8mes d\u2019assainissement et de drainage et, surtout, int\u00e9grer la connaissance g\u00e9omorphologique dans les politiques d\u2019urbanisation.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Il devient notamment indispensable d\u2019\u00e9tablir une v\u00e9ritable g\u00e9ographie r\u00e9glementaire du risque. Toutes les portions du territoire urbain ne pr\u00e9sentent pas le m\u00eame niveau de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et ne devraient donc pas \u00eatre soumises aux m\u00eames r\u00e8gles d\u2019occupation du sol. Les d\u00e9pressions les plus basses, les zones soumises \u00e0 la remont\u00e9e de la nappe ou les secteurs directement expos\u00e9s aux risques de submersion doivent faire l\u2019objet de r\u00e9glementations sp\u00e9cifiques. La cartographie de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 doit devenir un outil central de la d\u00e9cision publique et non un simple document scientifique conserv\u00e9 dans les administrations ou les universit\u00e9s. L\u2019enjeu est d\u2019anticiper les territoires o\u00f9 l\u2019urbanisation devra \u00eatre limit\u00e9e, adapt\u00e9e ou, dans certains cas, progressivement reconfigur\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Nouakchott peut ainsi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un v\u00e9ritable laboratoire des vuln\u00e9rabilit\u00e9s urbaines africaines du XXIe si\u00e8cle. Son originalit\u00e9 tient \u00e0 la convergence exceptionnelle de plusieurs facteurs : une ville en pleine croissance d\u00e9mographique, install\u00e9e dans une d\u00e9pression littorale de tr\u00e8s faible altitude, prot\u00e9g\u00e9e par un cordon dunaire fragile, confront\u00e9e \u00e0 la mont\u00e9e progressive du niveau marin et \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames, tout en subissant les effets d\u2019une remont\u00e9e de nappe li\u00e9e en partie \u00e0 son propre fonctionnement urbain. Cette combinaison fait de la capitale mauritanienne un cas d\u2019\u00e9cole pour comprendre les interactions complexes entre g\u00e9omorphologie, urbanisation et changement climatique.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La principale le\u00e7on que nous enseigne Nouakchott est finalement d\u2019une grande simplicit\u00e9 : aucune ville ne peut durablement s\u2019affranchir de la g\u00e9ographie sur laquelle elle est construite. Les d\u00e9pressions continueront \u00e0 concentrer les eaux, les anciens chenaux chercheront \u00e0 retrouver leurs trajectoires, les dunes resteront mobiles et la mer poursuivra son mouvement. L\u2019urbanisme ne peut supprimer ces r\u00e9alit\u00e9s physiques ; il peut seulement choisir de les ignorer ou de les int\u00e9grer. Or, ignorer la g\u00e9ographie revient souvent \u00e0 transformer les contraintes naturelles en catastrophes futures.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Pour les villes du littoral ouest-africain, le d\u00e9fi des prochaines d\u00e9cennies ne sera donc pas seulement de construire davantage d\u2019infrastructures. Il sera de construire autrement. Cela suppose de passer d\u2019une logique de r\u00e9action apr\u00e8s la catastrophe \u00e0 une culture de l\u2019anticipation, de replacer la connaissance scientifique au c\u0153ur de la d\u00e9cision publique et de faire de la g\u00e9omorphologie, de l\u2019hydrologie et de la climatologie des instruments essentiels de la planification territoriale.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La question n\u2019est plus v\u00e9ritablement de savoir si les transformations climatiques affecteront les villes du littoral africain. Elles les affectent d\u00e9j\u00e0. La v\u00e9ritable interrogation est d\u00e9sormais de savoir si les \u00c9tats et les collectivit\u00e9s seront capables d\u2019agir suffisamment t\u00f4t pour emp\u00eacher que les vuln\u00e9rabilit\u00e9s silencieuses d\u2019aujourd\u2019hui ne deviennent les catastrophes majeures de demain. \u00c0 cet \u00e9gard, Nouakchott n\u2019est pas seulement une ville menac\u00e9e par les eaux. Elle est peut-\u00eatre l\u2019un des premiers avertissements adress\u00e9s \u00e0 l\u2019ensemble des m\u00e9tropoles du littoral ouest-africain.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>R\u00e9f\u00e9rences scientifiques et institutionnelles<\/em><\/strong><\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Salem, M. A., Leduc, C., Marlin, C. et al. (2017).\u00a0<em>Impacts of climate change and anthropization on groundwater resources in the Nouakchott urban area (coastal Mauritania).<\/em>\u00a0Comptes Rendus Geoscience, 349(6-7), 280-289.\u00a0<a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.crte.2017.09.011\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.crte.2017.09.011<\/a><\/strong><\/li>\n<li><strong>IPCC (2022).\u00a0<em>Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report.<\/em>\u00a0<em>Chapter 9: Africa.<\/em>\u00a0Cambridge University Press.<\/strong><\/li>\n<li><strong>IPCC (2021).\u00a0<em>Climate Change 2021: The Physical Science Basis. Working Group I Contribution to the Sixth Assessment Report.<\/em><\/strong><\/li>\n<li><strong>World Bank (2019).\u00a0<em>The Cost of Coastal Zone Degradation in West Africa: Benin, C\u00f4te d\u2019Ivoire, Senegal and Togo.<\/em><\/strong><\/li>\n<li><strong>Kulp, S. A. et Strauss, B. H. (2019).\u00a0New elevation data triple estimates of global vulnerability to sea-level rise and coastal flooding. \u00a0<em>Nature Communications<\/em>, 10, 4844.<\/strong><\/li>\n<li><strong>UN-Habitat (2020).\u00a0<em>The State of African Cities and Coastal Urbanization.<\/em><\/strong><\/li>\n<li><strong>Nicholls, R. J. et al.\u00a0Travaux sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des zones c\u00f4ti\u00e8res de faible altitude et les risques associ\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau marin.<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>N.B\u00a0: Cet article a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 sur la demande de l\u2019Association des Journalistes du Littoral-AJAL (Mauritanie)<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre \u00e9l\u00e9vation du niveau marin, \u00e9rosion c\u00f4ti\u00e8re, remont\u00e9e des nappes et urbanisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, les villes du littoral ouest-africain sont confront\u00e9es \u00e0 une accumulation de vuln\u00e9rabilit\u00e9s. Nouakchott, ville saharienne construite en grande partie dans une vaste d\u00e9pression littorale, appara\u00eet aujourd\u2019hui comme l\u2019un des laboratoires les plus r\u00e9v\u00e9lateurs des risques urbains et climatiques du XXIe si\u00e8cle. 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